Pour aller plus loin sur la question du deuil…

Le travail du vieillir

Nous avons parlé de deuil interne, celui de vieillir est un des deuils les plus particuliers. Puisqu’il n’y a, à notre connaissance, que l’Homme qui passe par cette phase de deuil. Il n’y a que lui qui a la conscience de sa mortalité. Ce travail a trait au deuil du moi[1], avec l’approche de la mort. Tout au long de la vie, à différentes périodes, on prend conscience de notre vieillissement. C’est pour cela que l’on a une tendance à vouloir faire des bilans. Bilan d’ailleurs qui nous poussent à nous remettre en question. Pour la culture G, il faut savoir qu’à partir d’un âge certain, le bilan ne se fait plus en comparaison avec les autres, mais avec soi-même. Nous avons tendance à nous comparer à nous-même plus jeune.

Ce qui ressort de tout cela, c’est la peur de ne pas avoir fait ce qu’il fallait ou de ne pas avoir accompli ce qu’il faudrait. La peur, de la mort et du vieillissement, nous ramène inexorablement à nous-même. La peur dans un tel cas peut nous aider à avancer, voir nous faire avancer. Il n’est plus temps de faire attention à ce que pense les autres : « je fais ce qu’il me plaît… ». C’est l’une des explications du « démon de midi » ou des « coming out » tardifs.

Malgré la réalité, il semble parfois plus difficile de faire son deuil de la vie quand on vieillit. Il nous faudra, à tous, passer par l’inévitable remise en question de notre identité sociale qui s’accompagnera d’un abandon tout relatif de celle-ci (et du narcissisme investi). Il nous faudra aussi réaliser un désinvestissement relatif, c’est-à-dire l’acceptation anticipée de la disparition de certaines jouissances, renoncement à une part du narcissisme (ou soi grandiose), mais la vie demeure. Cela veut dire qu’il faut parfois abandonner l’idée d’être champion olympique du 100m à 55 ans.
 

Différentes périodes de la vie, différentes expressions 

 
Vers 40-50 ans il n’est pas rare de voir les gens courir après des symboles de jeunesse, chercher à faire jeune, dire qu’ils sont jeunes. Chercher à être à la mode, sans comprendre pourquoi ils ont tant besoin d’être jeunes.C’est un combat pour nier ou dénier une réalité inébranlable, le temps

passe.

Vers 80 ans, les personnes âgées commencent à avoir du mal à dormir… elles refusent à ce moment-là la petite mort que représente le sommeil. Il n’est pas rare de les entendre se plaindre de vouloir dormir, mais de ne pas être fatigué. Et quand vous les questionnez, certains rapidement vous diront avec une grande ambivalence qu’elles/ils n’ont pas peur de mourir…

 
 

Le deuil est la capacité de mentaliser[2] le manque ?

 
Nous l’avons dit le deuil c’est une perte indubitable. Il va falloir composer avec le manque, ou l’absence. Ce qui veut dire que notre rapport à cette composante est donc essentiel. Il nous faut avoir réussi à composer avec le manque, avec l’impuissance à garder pour pouvoir lâcher prise et abandonner. Pour pouvoir faire avec l’inévitable, peut-être d’une certaine manière c’est faire avec le réel ou la réalité (je ne sais jamais).

Pour certains psychologues cela a directement à voir avec ce qui est appelé le deuil « originaire ». La réapparition de la perte, c’est aussi la réapparition du schéma qui a été intégrée par la personne. Le premier deuil ou séparation c’est d’avec le sein de la mère, c’est donc le sevrage. C’est le moment où l’enfant se sépare d’avec sa mère (ou substitut) pour devenir un être entier (voir explication dans addiction & dépendance).

 

La question que l’on peut se poser ici, est :

 
comment fait-on pour bien se séparer de sa mère ou de son enfant ? Par le mot.

C’est une réponse qui paraît étrange, mais pourtant pleine de sens. En psychanalyse, Lacan disait « parlêtre », parler c’est être et être c’est parler. Dire, verbaliser la séparation, et, ce que cela nous fait ressentir et ce que cela peut faire ressentir aux autres. Quand il y a séparation d’avec le bébé, les mots peuvent apaiser le chagrin. D’ailleurs même adulte on le voit, mettre le bon mot aux bons endroits nous fait réagir. Mais à la différence de l’adulte, le bébé ou l’enfant a besoin des mots de sa mère (ou du substitut ou du père… le terme mère ici est utilisé comme générique). Elle doit faire correctement le relais entre lui et le monde, monde qui peut être aussi bien interne qu’externe.

 
Peut-on aider quelqu’un à faire son deuil ?

 
D’une certaine manière ici, il faut éviter de faire comme avec l’enfant. Alors qu’avec son enfant il faut mettre les mots, avec un endeuillé, il ne faut rien dire. Il faut être présent, comme une montagne, prêt à supporter les raz-de-marée, des hurlements, les tempêtes de pleurs, l’orage de mots… ou parfois pire l’absence de mot, le silence… Il faut être présent à l’autre et pour l’autre. Il ne faut pas être dans la compassion mais, dans l’empathie, reconnaître l’émotion de l’autre. La compassion c’est ce qui permet d’éteindre le feu. Et dans le deuil le feu doit s’éteindre de lui-même.

Cette reconnaissance peut nous submerger, peut nous atteindre, elle peut nous faire peur, il ne faut pas fuir. Il faudra être prêt à contenir cette souffrance qui est la sienne et lui retransmettre. Parce que parfois, pour chacun d’entre nous, il est dur de faire face à notre propre tristesse, ou nos émotions. Il peut nous être difficile de reconnaître notre souffrance.

Pour chacun d’entre nous le deuil est différent, les émotions ne seront pas traitées de la même manière et le temps que cela prendra sera aussi différent. Mais attention l’absence de communication ne veut pas dire qu’il a été fait ou qu’il n’y a pas de deuil. C’est en cela qu’il faut être présent, qui faut prendre du temps pour l’autre.
 

Essayez d’être juste là…

 

Bibliographie et note de bas de page :

[1] Le Moi, est un des trois concepts qui caractérise la personnalité, il est construit à partir du vécu. Il est à la fois le locus de l’identité personnelle mais aussi du contrôle de notre comportement, du rapport aux autres et de notre capacité à nous confronter à la réalité extérieur.

[2] Guignard Florence, « Le couple mentalisation / démentalisation, un « concept de troisième type » », Revue française de psychosomatique, 2001/2 no 20, p.115-135.

Aries, P. 1977. L’homme devant la mort, Paris, Le Seuil, 641 p.

Patrick Legros, Carine Herbé,  La mort au quotidien, Toulouse, ERES, « Sociologie de l’imaginaire et du quotidien », 2006, 158 pages. 

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